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Mon salon est une boîte de nuit

LE MONDE | 21.09.2018 à 13h53 • Mis à jour le 23.09.2018 à 12h39 |Par Marie Godfrain

Aux platines, posées sur un cabinet en laque noire orné d’une boule à facettes dégoulinante façon montres molles de Dalí, Charley Vezza enchaîne les tubes house. Plongés comme lui dans l’obscurité et la fumée trouée par la lumière des spots, cinq canapés extravagants lui font face. Habillés d’or ou de velours violet, ils en jettent presque autant que les tapis rose fluo accrochés aux cloisons, dont les courbes sinueuses rappellent les murs de néons des discothèques.

Dans le civil, Charley Vezza, 30 ans, n’est pas DJ. C’est le propriétaire de l’éditeur de meubles italien Gufram, dont la nouvelle collection, Disco, explore l’univers des boîtes de nuit. À l’occasion du London Design Festival (jusqu’au 23 septembre), il a installé sa minidiscothèque dans un bâtiment brutaliste de South Bank, une scénographie déjà éprouvée à Bâle, en juin, lors de la foire Design Miami/Basel, et, en avril, au Salon du meuble de Milan.

Néon rouge, béton sur les murs

Comme Gufram, de plus en plus d’acteurs du design s’inspirent de l’esthétique foisonnante, glamour et festive de la nuit. Le Salon de Milan, où étaient exposées les nouveautés (dont beaucoup sont aujourd’hui disponibles en magasin), en a fait la démonstration flamboyante. À chacun son style. Nina Yashar a convié l’architecte d’intérieur India Mahdavi à transformer sa galerie d’art, Nilufar, en miniclub seventies chic : avec son néon rouge sur la façade et ses fauteuils bas en velours, Chez Nina était ouvert jusque tard dans la nuit. Les décoratrices de Studiopepe ont imaginé un club privé éclairé de grands néons blancs, uniquement ouvert en soirée.

Techno à fond et béton aux murs, le créateur indien Ilo Rugs a, quant à lui, plongé ses tapis ultragraphiques, baptisés Tracks (à la fois « piste » et « morceau », en anglais), dans une lumière noire qui rendait leurs motifs blancs phosphorescents. Dans un genre plus aérien, et moins géométrique, le modèle After Party, dessiné par Garth Roberts pour cc-tapis, est maculé d’une pluie de confettis plus vraie que nature.

« Les boîtes de nuit représentent un espace de liberté d’expression, d’euphorie, d’hédonisme et d’humour dont nous avons bien besoin aujourd’hui, expliquent les designers d’Atelier Biagetti, qui ont dessiné les fauteuils et canapés de la collection Disco. En outre, elles font partie de ces lieux auxquels sont associés des événements qui ont eu sur notre vie un impact fort. »

« LES GENS AIMENT L’ÉNERGIE QUI SE DÉGAGE DE CET UNIVERS. IL A CE CÔTÉ ÉMOTIONNEL DONT ON VEUT POSSÉDER UNE TOUCHE CHEZ SOI. » MATEO KRIES, DIRECTEUR DU VITRA DESIGN MUSEUM

En 2004, déjà, Daft Punk avait dessiné pour Habitat une table basse en verre noir composée de pavés clignotant comme un dance floor. Un ovni, à l’époque. Puis le néon a envahi les intérieurs au point de se décliner en panoplie, de la bougie parfumée irisée Donna (en hommage à Donna Summer, chez Baobab) aux néons multicolores de Nanda Vigo, que l’on croirait sortis du film Subway, de Luc Besson, en passant par les tapis roses de Gufram, donc.

Cette réappropriation survient paradoxalement à l’heure où la culture de la nuit est en danger : selon la Sacem, la France comptait 2 000 boîtes de nuit en 2014, contre 4 000 au début des années 1980. En cause, la hausse des prix de l’immobilier, la réglementation sur le tabac et l’alcool, la crise économique… « L’intérêt pour cette culture augmente car les gens la sentent fragile », estime Mateo Kries. Le directeur du Vitra Design Museum vient de monter une exposition consacrée aux clubs (« Night Fever. Designing Club Culture 1960-Today »), qui sera présentée à l’ADAM de Bruxelles à partir du 20 novembre. « Les gens aiment l’énergie qui se dégage de cet univers. Il a ce côté émotionnel dont on veut posséder une touche chez soi. Ça détonne, et c’est tant mieux : nous vivons dans un monde de collage qui se retrouve dans la maison, dont chaque pièce est liée à une histoire. L’intérêt actuel pour les discothèques est une nouvelle couche qui vient se superposer aux précédentes. »

Le club, espace d’expérimentations

De fait, c’est en regardant dans le rétro que les designers dessinent ces pièces : certains, comme Atelier Biagetti, sont nostalgiques de leurs années d’étudiants. Les plus jeunes fantasment sur cette esthétique très riche, façonnée par des designers et des architectes en roue libre. « Les clubs ont offert à une génération de créateurs radicaux la liberté d’expérimenter. Ils dessinaient pour le moment présent et pas pour la postérité, ce qui les a libérés d’une certaine pression », analyse la théoricienne Alice Rawsthorne, auteure de Design as an Attitude (Les Presses du Réel, en anglais). La possibilité de dessiner un projet total (espace, lumière, graphisme) a ouvert le champ des possibles, de The Haçienda de Manchester, meilleur ambassadeur du style industriel qui a marqué les années 1990, au Flash Back de Borgo San Dalmazzo, dans le Piémont, et son sol en dalles clignotantes en verre rouge. En Italie également, le club Grifoncio, à Bolzano, a été le premier à recevoir du mobilier en Plexiglas. Un matériau que l’on retrouve aujourd’hui en version irisée dans la collection French Touch du studio californien Joogii, qui a dessiné des meubles de salon inspirés du DJ Laurent Garnier ou de Daft Punk.